Etablissement primaire et secondaire Cugy et Environs
08 mai 2025

“Osez, essayez car c’est déjà gagné”, Mélissa 10VP1

Ma mère avait dit : « Enfin ! Enfin, sorti après je ne sais combien de temps ! » Oui, elle ne savait pas combien de temps. Cette mère ne savait pas depuis combien de temps elle portait son enfant, moi. D’ailleurs personne ne savait, en tout cas ici personne ne savait parce que personne ne comptait. D’ailleurs personne ne comptait ni n’écrivait, ni dessinait, ni lisait car personne ne savait ou plutôt personne ne pouvait. Tout le monde peut écrire, sauf nous. Enfin, pas à ce moment ou à cette période-là. Nous nous ne savions pas ce que c’était d’écrire, nous ne savions pas que nous pouvions écrire. A ce moment-là, il fallait oser, il fallait se lancer, essayer. Mais voilà, certains avaient réussi à nous incorporer une angoisse, qui au fil des générations s’est transformée en peur. La peur c’est important mais pour des choses dangereuses. Et en nous disant que c’est dangereux, on nous créait une peur… Comment avaient-ils fait pour nous donner cette peur ? Je ne sais pas, mais ils ont réussi, très bien réussi, même. Alors voilà, quand je suis née, où je vivais, à la naissance, on mettait des moufles aux bébés. Ces moufles, elles étaient très grandes. Il fallait qu’on ait la place de grandir sans les enlever. Surtout pas les enlever, on nous disait qu’il ne fallait absolument au grand jamais les enlever car ce qu’il y avait dessous était si horrible que le simple fait de le voir cela nous ôterait tout plaisir de vivre. Il y avait donc une sage-femme par jour qui mettait ces moufles aux bébés, les mères fermaient les yeux pour ne rien voir et la sage-femme avait interdiction de parler. À la fin de la journée, on la tuait car « elle n’avait plus envie de vivre ».
J’ai grandi dans un monde où on ne savait pas écrire, pas dessiner, pas construire. Les adultes pouvaient, les moufles étaient à leur taille. Mais ils avaient tous essayé petits quand leurs moufles étaient trop grandes, alors ça n’avait pas marché et ils avaient abandonné… pour le reste de leur vie. Chaque jour, les « ils » venaient chercher des adultes de notre partie à bord d’un bateau pour les emmener on ne sait pas où. On les appelait les « ils » car on ne les voyait jamais, on ne savait rien sur eux. Un jour, ils emportèrent ma mère et mon père.

Sans parents, j’errais dans les rues, comme beaucoup d’enfants, et comme eux, j’étais destiné à une enfance de mendicité.
Notre peuple était un peuple de chasseurs-cueilleurs, mais nous, « les petits », impossible de cueillir ou de chasser, avec nos moufles trop grandes.

C’était un jour, un soir plutôt. Je cherchais où m’abriter de la pluie pour la nuit, alors je suis passé devant,  « la maison de l’accouchement ». J’entendis un cri, une demande, une imploration plutôt, puis un coup, un cri d’agonie et puis plus rien. C’était la sage-femme qui avait demandé la vie, sans succès. Elle avait demandé la vie, elle voulait vivre, ce qu’elle fait vu ne l’avait pas horrifiée, ou pas suffisamment pour qu’elle veuille mourir. Le dessous des moufles ne devait pas être si horrible que ça.
Tout le monde veut enlever ses gants, mais personne n’ose. Ça fait partie des choses qui nous tiraillent, mais où la peur prend le dessus.
Quelque chose a changé pour moi à ce moment-là. J’avais un argument pour convaincre ma peur, ce n’était pas aussi horrible qu’on le disait. Mais c’était loin d’être suffisant pour diminuer ma peur. Ma peur était tenace, résistante, ce n’est pas une attaque si faible qui allait la détruire ou la réduire. De toute façon, avec cette peur allait une autre, si on savait que j’avais vu le dessous des moufles on me tuerait.Même mes amis me dénonceraient pour ça. Mais il fallait que je sache. Je le sentais. Plus que jamais j’y pensais, tout le temps, dans mes rêves, dans mes cauchemars, lorsque j’étais éveillé, tout le temps j’y pensais. Je n’en dormais plus, je ne sais pas combien de nuits blanches j’ai faites, mais c’était horrible. Il fallait absolument, impérativement que je sache.

Ma peur était vaincue, elle était vaincue par une autre peur encore plus puissante, celle de mourir de fatigue.
C’était horrible, je me sentais torturée par la fatigue, j’implorais le sommeil, mais il semblait m’avoir abandonné pour de bon après que j’ai décidé de savoir. Il est lâche comme tout le sommeil, il te crée des peurs  pendant les cauchemars mais quand il faut t’aider à combattre une peur, il est lâche, il t’abandonne, à ce moment-là je le haïssais comme je n’avais jamais haï, il me torturait c’était horrible.
Je ne sais combien de temps s’est passé entre la décision et l’acte, mais l’acte a fini par arriver. Je suis allé dans la forêt en faisant attention à ce que personne ne me voie.
Je n’étais jamais allé dans la forêt, il  faisait noir, c’était effrayant, mais je préférais mourir que continuer à me faire torturer par le sommeil, j’espérais qu’il reviendrait, quand je saurais. Je me suis enfoncé dans la forêt, sans savoir où j’allais.
Il n’y avait plus personne, la nuit était tombée, alors je me suis assis et j’ai enlevé mes moufles.

C’était étrange, très bizarre même, mais il n’y avait rien d’horrible, d’ailleurs ça ressemblait énormément à mes pieds, juste mes doigts étaient plus longs que ceux de mes pieds. Il n’y avait rien d’horrible, on nous mentait.
Mais qui nous avait menti, et surtout, qui avait réussi à nous faire croire à son mensonge ?

Et en tous cas mes doigts étaient mignons, mystérieux et rigides et je n’allais pas m’arrêter à ma découverte, il fallait que j’apprenne à m’en servir.

Ce soir-là, je m’endormis dans la forêt. Le sommeil était revenu pour profiter aussi de la découverte, alors qu’il m’avait lâchement abandonné, mais il est nécessaire à la vie, alors je l’ai laissé. Le matin je me fis réveiller par des voix, vite personne ne devait savoir que j’étais allée dans la forêt . Je partis en courant en direction du village en tentant de ne pas trop faire de bruit. 

À la lisière, une pensée m’apparut, m’accabla, me transperça. Mes moufles étaient restées là-bas et la forêt était maintenant pleine de gens. Alors je me cachai jusqu’au soir et à ce moment-là, je retournai chercher mes moufles…Mais elles n’étaient plus là.
Quelqu’un les avait prises et  les avait ramenées au village. Heureusement, elles étaient toutes pareilles et on ne pouvait pas savoir que c’était les miennes. Pendant plusieurs jours, j’essayai d’en trouver dans la forêt, mais les moufles ne poussent pas des les arbres, alors j’ai essayé d’aller dans le village pour en voler, mais impossible, il y avait toujours des gens qui rôdaient.

 J’ai vécu 50 jours, sans moufles comme un chasseur-cueilleur comme les adultes. Chaque jour, je mettais un trait sur une pierre et chaque jour j’inventais un mot pour désigner le nombre de traits qu’il y avait. Ce furent mes nombres.  Pendant ce temps-là, j’ai inventé mon propre alphabet que j’ai essayé tous les jours pour m’entrainer. Au début, je mettais beaucoup de temps  reproduire les symboles, mais au bout d’un moment, on s’habitue. C’était si bien d’écrire, même si j’étais seul, je n’avais jamais été aussi heureuse. En écrivant, je m’inventais des amies, j’écrivais mes rêves, mes pensées. Au bout de 50 jours, j’étais pleine de joie et j’ai cru que je pouvais rentrer au village sans mes moufles. Et j’avais raison je l’ai fait, je suis allée sur la place principale la place principale qui était pleine de monde, et je leur ai à tous montré mes mains. Tuer autant de monde est impossible, alors beaucoup de gens gardèrent la vie tout en connaissant ce secret, et qui se divulgua très vite. Au bout de quelques jours tout le monde avait enlevé ses moufles et je leur appris à tous mon écriture et mes nombres. Notre société se développa très vite. Il ne fallut que quelques jours pour que la première maison avec des cuisines apparaissent, que des livres commencent à être écrits et que quelques années plus tard, les enfants aillent à l’école pour apprendre à lire, à écrire et à compter.
Depuis les bateaux cessèrent de venir voler les membres de notre patrie et on ne trouva plus d’enfants à la rue car nous nous étions développés et nous avions appris à nous défendre.
Mon courage, ma force, ma différence permirent de sauver ma patrie. Ce fut, c’est et ce sera toujours ma fierté. Alors, si je peux vous donner un conseil, osez, essayez car c’est déjà gagné.

Mélissa, 10 VP1