Etablissement primaire et secondaire Cugy et Environs
08 mai 2025

“N’imaginez pas ce monde. Rêvez de mieux.” Isadora, 11 VP2

J’ai tourné la tête aujourd’hui, au petit matin, à l’heure où émergent les prémices de la lumière ; des faisceaux échappant à la toison sombre et épaisse de la forêt près de chez moi. Celle-ci fut bientôt plongée à son tour dans le puits lumineux, divine beauté qu’est notre soleil.
La brume se soulevait, la faune était censée apparaître, et moi j’ai tourné la tête et… de l’autre côté de la vitre ne chantait plus la fratrie d’oisillons à l’unisson comme à chaque réveil. Ne se roulaient plus les deux jeunes renards dans l’herbe fraîche de la rizière. Ne se dressait plus le même paysage de nature et de merveilles. Ne galopaient plus les voisins chevreuils, biches, et monsieur le cerf.
La forêt était à moitié rasée, les montagnes à l’horizon ne pointaient plus fièrement leur couverture de neige comme d’antan. Le gazon parsemé de rosée, oui, mais plus les fleurs colorées.
Plus d’herbes sauvages, que du blé dans les champs.
L’arbre du verger d’à côté ne se différenciait pas de ses dizaines d’autres concurrents qui longeaient la rangée où ils avaient tous été plantés. La ferme du village n’existait plus et qu’était-il arrivé au père cochon et à sa famille, emmenée dans les batteries, enfermée ? Cet endroit où l’on ne se reconnaît plus.

Imaginez-vous un monde. Imaginez-vous un monde dans lequel ces gens se vêtissent pareil, mangent pareil, chantent pareil, écoutent pareil, sourient aux pareils, pleurent aux pareils.
Imaginez-vous un monde où les règles et la bienséance ne sont que convenances injustifiées. Et ce doit être celles-ci tout de même qui fondent notre comportement. Notre jugement.
Je pense pareil, tu ressens pareil, il comprend pareil, elle agit pareil. Serions-nous vraiment heureux ?
L’union est une force, l’homogénéité n’en est pas. Pourquoi devrais-je souffrir pour te ressembler ? Pourquoi ne pas plutôt partager ?

Imaginez-vous un monde.

Je me suis levée ce matin dans un dôme fermé.
J’ai posé mon regard sur le ciel à la recherche du soleil.

Des diodes parcouraient le plafond de ciment pour éclairer.
Remplissant la cour d’un bourdonnement d’abeille.

J’ai débouché dans une salle grouillant d’individus.
Je me suis approchée sans raison, errant entre les hommes blancs.
Mal-être profond, je voulais sortir, lorsque l’un d’eux m’a dit « tu es perdue ? ».
Horrifiée, j’ai détalé, quand j’ai remarqué que son visage était manquant.

Dehors, dehors ! J’ai ignoré la trace du monde réel.
Mais dehors est dans ma tête, et réel n’est pas les autres.
Pourquoi donc ne parvenais-je pas à me débarrasser de ce sentiment et regagner la paix, doux et sucré miel.
Monde cruel, je ne joindrai pas tes pareils, je ne suivrai pas ces bons apôtres.

La foule m’a jeté entre ses bras, encerclée autour de moi, rien ne bouge.
On m’observe, je suis bizarre, une bête de foire.
C’est aujourd’hui moi qui subis la rancune de ces êtres sans couleur.
Je fixe mes mains, mon corps, accroupi sur le sol.
J’ai un visage et mon corps est rouge.

Dans cette boîte sans fissure, je suis la tache vive au milieu du tableau blanc, s’ils le veulent, je meurs.
Imaginez-vous ce monde.

Et alors ? Que dois-je faire ? Que me voulez-vous faire ? Je ne puis être la personne que je ne suis pas.
Ne vous cachez pas, partagez ma souffrance, elle partira, je vous en supplie.
Je crois que je suis contrainte de renoncer à demander. Ces gens bêtes ne comprennent pas.
Tu es aveugle ou bien aphone, rien à faire, tu es complice. Ces gens bêtes ne sont pas mes amis.

Ces gens stupides sont égoïstes, je le sais, tu aimes te cacher derrière ta foi.
Prétends faire le bien, le sais-tu ? Le bon sens n’est pas une mode.
Rassieds-toi. Je ne pourrai pas être ton pareil, impossible, c’est contraire à toutes les lois.
C’est évident. Et pourtant, ils ne l’accepteront pas.
Je sais comme il est difficile de rompre ses propres codes,
Imaginez-vous notre monde.

L’avez-vous vu ? La fille qui s’isole chaque jour dans les toilettes. Non ? Quelle est cette corde ? L’avez-vous entendu ? L’enfant vient de crier. Oui, celui qui ne parle pas. Ces vêtements cachent ses bleus.

Ne me jugez pas, je n’ai pas d’argent. Tout ce que je peux faire, c’est prier, le bon Lord.

Ne me jugez pas, je ne crois pas en vos fantaisies. Tout ce que je peux faire, c’est me taire. Je ne suis pas heureux.

N’imaginez pas notre monde. 

J’ai toujours eu l’impression qu’il n’y avait aucune issue. En réalité, cela est tout à fait faux.

N’imaginez pas ce monde. 

Rêvez de mieux.

Isadora, 11 VP2,  Prix « Un certain regard »