Aucune différence…
Juin 2008,
Ploc… Ploc… Ploc…
Il pleut sur la ville. Toujours. Pas de cette pluie cruelle, qui, cherchant le moindre interstice, s’infiltre chez les passants, mécontent, mais de cette pluie mélodieuse qui tente d’humidifier leur cœur sec et à ride.
Personne n’échappe à la pluie. Tel le destin, elle se place inexorablement sur votre route. Vous ne savez pas pourquoi, mais c’est ainsi. Pour toujours…
Mais aujourd’hui, je ne suis pas face à la pluie. Seulement devant une petite porte de bois. Chez moi. Malgré tout, c’est là où le danger est le plus grand. Je pousse la porte.
Dans la rue Princetown, il y a quatre petites maisons. À l’intérieur de la première habite un vieux couple d’Espagnols, passant la moitié de leur temps à se chamailler et l’autre à boire. Étant donné les cadavres de bière devant leur porte, ainsi que le nombre de nuits blanches que j’ai passées à les maudire, autant vous dire que l’estimation n’était pas des plus compliquée à réaliser.
Dans la deuxième maison vit cette fois une vieille dame. Je ne sais pas si elle est morte ou vivante. Elle reste sur son fauteuil d’osier, la tête dans ses mains à murmurer, on ne sait quelles diableries. Le nom Mlle Oscar est gravé sur sa porte.
Si on en croit les rumeurs, la troisième maison est habitée par des fantômes. Racontars ou non, comptez sur moi pour ne plus jamais y mettre les pieds. Il y règne une atmosphère que les mots ne sauraient décrire.
La dernière maison est celle dont je viens de pousser la porte. Violence conjugale et fantômes ne sont rien à côté de mon enfer. Ces choses-là sont palpables, alors que j’ai peur de l’inconnu. Dans ces maisons, l’histoire se répète, tandis que chez moi, c’est chaque fois différent.
Dans la rue Princetown, toutes les maisons sont pareilles, mais dans une seule se joue un drame…
J’entre prudemment. Seules quelques bougies parsemées çà et là éclairent la pièce. Un juron m’échappe, en voyant, là, près du mur, trois énormes cartons de déménagement, et, entassés, pèle-mêle à l’intérieur, des habits et des ustensiles. Une lettre est posée sur le buffet. Je soupire puis continue mes recherches. C’est toujours ainsi avec maman. Un jour, elle vous dit qu’elle compte s’installer à Chypre ou en Nouvelle-Zélande, et le lendemain, elle veut en finir avec la vie. Me confondant avec une vieille tante, elle me laisse le soin d’élever mon frère et de tenir la maison.
Arrivée à la salle de bain, mon inquiétude grandit; elle devrait se trouver ici, en train de verser dans la baignoire, divers potion et onguents multicolores dont elle a seule le secret.
Une détonation, suivie d’un cri, retentit à l’étage. Cela vient de la chambre de mon frère ! Mon sang ne fait qu’un tour. Arrivée devant sa porte, je constate avec horreur que cette dernière est fermée à clé. Tout en fouillant dans mes poches, afin de trouver mon passe-partout, je réfléchis, mon frère ne s’enferme jamais dans la chambre. La disparition de ma mère, cette détonation, ce cri…
Le passe-partout retrouvé, j’ouvre la porte en hâte.
Le spectacle qui m’attend me pétrifie. La mémoire oublie certaines choses. J’en suis heureuse.
Ma mère tient dans ses bras mon frère. Mort. Une balle lui a traversé la poitrine.
Un pistolet encore fumant à la main, ma mère, me regarde, comme une enfant prise en faute.
Ma gorge, mes larmes coule. Il avait à peine cinq ans.
– On… On dirait… Une poupée, sourit ma mère.
Puis elle retourne le pistolet vers elle et tire.
Juin 2034.
– Mademoiselle ?
Je sursaute. Ma cheffe, avec un regard sévère, me rappelle à l’ordre.
– Qu’étais-je en train de dire ?
Balbutiant une vague histoire sur des réunions à venir, je m’éclipse avec discrétion.
De retour chez moi, après avoir fait le tour des boîtes aux lettres, je prends cinq minutes pour respirer. Je m’imagine dans la maison. Quel bon moment. Cet un instant de grâce est interrompu par Lucas, le fils de mes voisins. Je sens la colère m’envahir. Décidément, je ne l’aime pas celui-là. S’il pouvait se taire un peu…
Un morceau de verre traîne sur le pavé. Je le ramasse. Il est plus effilé qu’un poignard.
Un Lucas… mort ou vivant … non… une mère … un frère… cela ne fait aucune différence.
Nora, 9 VP2